Corrigé de dissertation

 

 

« Le roman de la ville revalorise sur le plan esthétique tout ce qu’il déprécie sur le plan moral. »

            Expliquez et discutez ce jugement à partir des trois œuvres du programme.

 

Malgré quelques excellentes copies, l’impression d’ensemble est fort médiocre. Le sujet a souvent été fort mal compris par méconnaissance ou manque de définition des notions. Certains étudiants ont des problèmes catastrophiques de langue : fréquentes impropriétés de termes, structures syntaxiques aberrantes, orthographe qui va à l’encontre de la phonétique. L’argumentation est parfois totalement incohérente.

           

Il fallait donc commencer par définir les notions de cette citation empruntée à V. Astre (p. 159) Le « plan moral » ne pouvait en aucun cas se réduire à la morale et surtout pas à la morale des personnages ! L’adjectif « moral », renvoie à tout ce qui concerne l’esprit par opposition au corps, à la matière. (pensez à l’opposition souffrance morale/souffrance physique) Si la ville est dépréciée sur le plan moral, c’est que le roman donne l’impression de condamner, non seulement les valeurs morales qu’elle véhicule, mais tout « l’esprit » de la ville qui fait peu de place à la pensée, à la réflexion individuelle, qui impose des rythmes destructeurs, qui favorise l’isolement des individus, etc.

La notion d’esthétique est également complexe.  Elle renvoie bien sûr à la perception sensible de la beauté, mais surtout  à l’art, aux principes qui gouvernent la création artistique. Se demander si les écrivains, par leurs descriptions faisaient apparaître la beauté de la ville était possible, mais c’était l’aspect le plus superficiel du sujet. Il ne fallait pas en rester là. La beauté de l’œuvre est en effet indépendante du sujet représenté et rien n’empêche de faire une belle œuvre avec une réalité sordide. Certains dans leur introduction ont fait à juste titre allusion à Queneau (Fleurs Bleues) ou à Baudelaire s’adressant à Paris « Tu m’as donné ta boue et j’en ai fait de l’or »). C’était un bon début qui permettait de mettre l’accent sur l’ « alchimie » de la littérature capable de transformer la laideur en beauté.

La problématique consistait donc à se demander si les romans creusaient le fossé entre la forme et le fond et si la condamnation de la ville finissait par être occultée par l’élaboration formelle de l’œuvre. Plusieurs plans étaient alors possibles. On pouvait partir de la condamnation de la ville et voir ses divers degrés d’œuvre en œuvre. Toutefois, à partir du moment où les auteurs y ont trouvé leur source d’inspiration (tous ont choisi de vivre en ville et y ont créé), peut-on la considérer comme pleinement négative ? La troisième partie, pouvait être envisagée de deux manières différentes, suivant votre opinion. Soit vous montriez que la recherche littéraire, la complexité du style, le souci de la forme, finissait par occulter le message et même « l’histoire », et transformait les romans en littérature de « diction » et non plus de « fiction », pour reprendre a terminologie de Genette* (Beaucoup ont reproché à Boudjedra une recherche excessive de la forme qui brouillait son message et le rendait inaccessible à beaucoup de lecteurs et, en particulier, aux immigrés qu’il prétendait défendre). Vous pouviez au contraire montrer que l’écriture de la modernité marquée par la discontinuité, la dissonance, l’éclatement des points de vue et des voix narratives était en parfaite correspondance avec la ville et ses méfaits. Loin de faire contrepoids à la critique, elle la renforerait au contraire. 

Rappel sur l’introduction : Ne pas commencer par la citation, « amener » le sujet par des remarques ayant déjà un rapport avec la phrase à commenter. Présenter la citation, l’expliquer et dégager une problématique. Annoncer le plan avec le plus de souplesse possible.

 

Eléments de développement :

 

            I La ville apparaît destructrice, elle marque de son empreinte les habitants (cf phrase introductive de Faim), les héros de Faim et de M. T. ne doivent leur survie qu’à la fuite Le héros de Boudjedra ne sort de l’antre-piège  constitué par le métro, que pour mourir.

La production de richesse, le travail intense, l’argent sont les maîtres mots de la ville qui, privilégiant l’action, ne laisse pas le temps aux hommes de penser, de méditer. En conséquence les individus sont privés d’intériorité et peuvent difficilement créer. Le héros de Faim a beaucoup de difficultés à écrire, le bruit, l’agitation de la ville, la promiscuité ne permettent pas de se concentrer, les directeurs de journaux sont esclaves du goût du public et demandent des textes faciles. Dans M.T., de même Goldweiser se plaint de ne pouvoir monter les pièces de son choix, les architectes (Sandbourne) ne trouvent pas l’argent nécessaire à la réalisation de leurs projets. Stan déplore qu’à New-York on ne puisse créer.

La publicité, omniprésente dans Topographie et M. T., véhicule les valeurs d’une société de consommation qui privilégie le paraître. Les personnages des deux romans sont aliénés par les publicités et plus largement par les écritures de la ville. Au moment de sa mort, le délire de Stan est envahi de réminiscences de publicités et de chansons, l’immigré de B. est choqué par certaines publicités, ou induit en erreur par des publicités dont il ne comprend pas l’objet. Cf. aussi Ellen transformée en « poupée Effenbee ». Cet aspect est moins important dans Faim, sauf au début, mais importance du paraître, de la richesse, conduisent le héros à mentir sur son identité et sa situation pour se valoriser.

            Ville = aussi rythme trépidant, contacts éphémères donc solitude, peur de l’autre méfiance, racisme (surtout M.T. et Topographie). Globalement, tableau sombre de la ville, quoique dans Faim, toutes les difficultés de héros ne puissent être imputées à la ville. Hamsun d’ailleurs s’oppose à une littérature naturaliste qui explique l’homme par le milieu, mais rend néanmoins la ville et la civilisation moderne, responsable de la nervosité contemporaine (cf. cours)

            Pourtant ces œuvres, nées de la ville, ne démentent-elles pas par leur seule existence, ce tableau négatif ? La ville, loin de stériliser le pouvoir créateur des auteurs semble avoir constitué une source d’inspiration fort féconde.

 

II La ville, source d’inspiration :

 La ville, par sa diversité, sa richesse humaine et architecturale, offre une abondante matière à l’artiste. Elle permet de représenter tous les milieux sociaux concentrés en un même lieu. Elle incite aussi à inventer une esthétique nouvelle, capable de rendre compte de sa spécificité. Les changements de focalisation, la variété des voix narratives, rendent compte de la diversité des regards et des opinions et s’inspirent des techniques cubistes. La brièveté des séquences, les ellipses temporelles, les phrases interminables de Boudjedra, qui créent une sorte de vertige, la syntaxe syncopée, rendent compte des rythmes trépidants de la ville qui entraîne inexorablement les hommes dans son flux.

 Le romancier s’efforce d’intégrer tous les niveaux de langues, et même toutes les langues, en raison du cosmopolitisme de la ville. M.T. fait une grande place au langage populaire, intègre même des mots étrangers, rend compte des accents, fait place, grâce aux collages (tout comme Boudjedra) aux divers langages de la ville (publicités, articles de journaux, notices diverses).

            Ville aussi source de multiples sensations extrêmement variées. Effets de lumière, naturelle ou artificielle, tiennent une grande place dans M.T. comme dans Topographie. Grande recherche stylistique pour rendre compte de la brillance des miroitements, des reflets (Mort de Bud). Caractère pictural de nombreuses descriptions de Dos Passos. Précision du rendu des divers  effets lumière induits par la vitesse du métro chez Boudjedra (cf. p. 29 « le cillement tremblé et fugace comme un clapotement qui donne sommeil au voyageur », « les mille scintillements ou spasmes électriques découvrant les rails. sous l’arc de la voiture ») ou des sensations auditives (ex. Le train parti dans un échappement d’air comprimé, il reste…comme une trace sonore qui tinte encore dans les oreilles : une sorte de sifflement entre l’aigu et le grave allant crescendo etc. p. 29-30).

            Problème : Ce travail très élaboré sur le style et la structure romanesque conduit-t-il à revaloriser la ville sur le plan esthétique ?

 

III Revalorisation esthétique de la ville ?

            Topographie peut apparaître comme une performance stylistique. Plaisir de la description, voire excès  de la description occultent le message, dissolvent même les objets dans la surabondance de détails. Extrême complexité de la syntaxe, références littéraires ou mythologiques, complexité aussi de la structure d’ensemble avec analepses et prolepses, changements subreptices de voix narratives. Absence de transition entre souvenirs et sensations présentes, phrases labyrinthiques risquent de brouiller le message. Texte accessible aux seuls intellectuels habitués à décortiquer des textes littéraires. B. Ne peut espérer toucher un vaste public et donc il risque de ne pas remplir son objectif qui était de dénoncer l’inhumanité de la vie parisienne et surtout  le racisme.

Dans Faim, place faite à l’analyse intérieure, aux problèmes psychologiques du héros  rejette au second plan la réflexion sur les méfaits de la ville.

 Certaines descriptions poétiques de M.T., l’évocation de l’avenir de New-York, avec ses gratte-ciel de verre et d’acier, ses mille fenêtres, l’impression de vie intense et d’ouverture des possibles engendrée par le tourbillon des personnages peut justifier a fascination que la ville a exercée sur beaucoup d’immigrants.

Pourtant la forme peut-elle vraiment aller à l’encontre du fond ? Structure et styles du roman ne confirment-ils pas plutôt l’aliénation engendrée par la ville. Juxtaposition des séquences ou des voix, multiplicités des rencontres avortées dans les trois romans, le dysfonctionnement des dialogues, dénoncent la superficialité des liens sociaux, l’absence de solidarité qui explique le désarroi de nombreux personnages qui souffrent de manque d’amour ou d’amitié, (ex. dans les 3 romans) fuient dans l’alcool ou se suicident. Ecriture labyrinthique de B. à l’image du labyrinthe du métro dans lequel l’immigré est prisonnier. De même, retours constants du héros de Hamsun, dans les mêmes lieux, donnent l’impression qu’il tourne en rond prisonnier d’un centre devenu prison. Aucun pittoresque d’ailleurs dans la description, susceptible de donner envie de découvrir Christiania. Si certaines descriptions de M.T dégagent une impression de beauté, beaucoup de place faite au sordide, aux détritus, à la saleté, tout comme chez B. lorsqu’il décrit les bidonvilles ou le Paris industriel aperçu du métro aérien.

 

Conclusion :

 

La perfection esthétique consiste pour une œuvre littéraire à créer une harmonie entre la forme et le fond. L’œuvre peut donc être belle sans revaloriser l’objet décrit. Dans les trois romans la ville, (ou le système social qu’elle représente, le capitalisme), est jugée néfaste pour l’homme. L’incontestable réussite artistique des oeuvres, consiste à communiquer au lecteur le désarroi des personnages, qui, parfois glissent peu à peu dans la folie, à lui faire éprouver le caractère oppressant, aliénant et même destructeur de la vie à Christiania, New-York ou Paris.

Les éléments de fascination, paysages ou publicité, les espoirs de réussite, de gloire, de richesse, sont systématiquement présentés comme des leurres. Aucun des personnages, dans aucun des romans n’accède au bonheur, même quand ils ont connu une réussite matérielle apparente (Gus, Baldwin ou Ellen).